[ Femmes en mathématiques ]

Au fil de l'actualité et de nos recherches, nous ajoutons des éléments biographiques de mathématiciennes. Ces éléments sont à géométrie variable. N'hésitez pas à nous signaler des erreurs ou ommissions et à nous aider à compléter cette rubrique.

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[ DALIBARD Anne-Laure ]

La médaille de bronze 2018 du CNRS est décernée à Anne-Laure Dalibard (LJLL-Sorbonne Université), professeure à Sorbonne Université depuis 2014, après avoir été chargée de recherches au CNRS. Elle a effectué sa thèse en 2007 sous la direction de Pierre-Louis Lions et une année de post-doctorat avec Laure Saint-Raymond. Elle travaille sur les équations aux dérivées partielles et s’intéresse en particulier aux fluides géophysiques, aux modèles de rugosité en mécanique des fluides, aux lois de conservation scalaires et à l’homogénéisation dans un cadre périodique ou aléatoire.

[ DAUBECHIES Ingrid ] Houthalen, Belgique 1954

Le 1° janvier 2011, Ingrid Daubechies est devenue la première femme présidente de l’Union Mathématique Internationale (IMU), depuis la création  de cette instance en 1920. L’IMU organise tous les quatre ans le Congrès international des mathématiciens. A cette occasion sont décernées les médailles Fields, équivalent du prix Nobel pour les mathématiques. Ingrid Daubechies a donc présidé le congrès de 2014, à Séoul, où, pour la première fois aussi dans l’histoire, une femme, Maryam Mirzakhani, a reçu cette prestigieuse distinction.

Ingrid Daubechies est mondialement reconnue pour sa contribution au développement d’une famille de fonctions, les ondelettes, dont certaines portent son nom. Sa méthode a des applications les plus diverses, dont la transformation en format JPEG 2000, qui permet une plus grande compression des images, et rend les contours plus nets et contrastés.

Son intérêt pour les mathématiques ne s’est pourtant déclaré qu’à la suite de son doctorat en physique théorique obtenu à l’Université libre néerlandaise de Bruxelles, en 1980, à l’âge de 26 ans. Dans un essai autobiographique, elle écrira : « En terminant ma thèse, j’ai réalisé que les outils mathématiques que j’avais étudiés en profondeur avaient des applications dans d’autres domaines que la physique. J’ai alors décidé de m’y concentrer. ». Elle ajoutera un peu plus loin : « Et voici pourquoi je suis maintenant considérée comme mathématicienne. ». Nous ajouterons que c’est l’une des plus éminentes.

Ingrid Daubechies est née à Houthalen, une petite ville minière de Belgique, où son père était ingénieur dans les mines de Charbon. Sa mère était criminologue. Ingrid, encouragée par son père à cultiver l’intérêt qu’elle montrait pour les mathématiques et sa curiosité pour les sciences, poursuit donc des études de physique à Bruxelles. Après un court séjour aux États Unis, sur un poste de chercheur post doctoral, elle revient à Bruxelles comme enseignante au département de physique théorique. En 1987, elle s’installe définitivement aux États Unis, où elle rejoint son futur mari, Robert Calderbank, aussi mathématicien. Ils travaillent tous les deux au centre de recherche des laboratoires AT&T Bell. C’est là, en 1988,  qu’elle fait sa découverte fondamentale sur les ondelettes, émerveillant même les mathématiciens avec qui elle avait collaboré, Yves Meyer et Alex Grossmann, entre autres.

Entre 1992 et 1994 elle enseigne au département de mathématiques de l’Université Rutgers dans le New Jersey. Elle y publie son important ouvrage Ten lectures on wavelets, qui lui vaudra le Steel Prize de la Société américaine de mathématiques.

En 1994 elle obtient un poste de professeure à Princeton. Elle est la première femme à y occuper une telle position en mathématiques. Depuis 2011 elle est professeure à l’Université Duke en Caroline du nord.

Ouverte à tous les domaines de recherche, Ingrid Daubechies collabore par exemple avec des chercheurs et chercheuses en neuro psychologie, pour améliorer les enregistrements de l’oxygénation du cerveau ; elle travaille aussi avec des paléontologues, qui comparent les molaires d’espèces disparates dans le but d’élucider des questions d’évolution ; elle apporte son aide aux historien-ne-s de l’art  pour exploiter, de façon mathématique, les images fragmentaires obtenues par rayon X, infrarouge et luminescence, …

Sa méthode est d’écouter, d’être ouverte à la discussion, de prendre du temps, pour trouver la solution à des problèmes scientifiques concrets qui peuvent se poser.

Son œuvre mathématiques a été honorée de nombreux prix, dont le Ruth Lyttle Satter prize en 1994, pour « sa profonde et belle analyse des ondelettes et leurs applications » ; en 2000 elle est la première femme à être récompensée, en mathématiques, par l’Académie des sciences américaine, pour ses découvertes fondamentales sur les ondelettes ; en septembre 2006, elle a reçu du conseil international pour les mathématiques appliquées et industrielles le Pioneer Prize pour ses travaux fondamentaux en mathématiques et leurs applications. En 2018, elle est lauréate du Prix William Benter.Et cette liste n’est qu’un reflet très partiel des nombreuses récompenses qu’elle a reçues au cours de sa carrière qui est loin d’être achevée.

Simple et discrète elle avoue, en dehors de ses travaux de mathématiques,  apprécier passer du temps avec ses deux enfants, faire du jardinage, de la cuisine ou lire. Mais, toujours passionnée, lorsqu’on l’interroge sur le titre de Baronne que lui a décerné le roi Albert II en 2012, elle déclare : « Tant mieux si cela peut servir à faire parler des maths ! »

Indications bibliographiques :

DAUBECHIES Ingrid, « Thought problems », Complexities, women in mathematics, CASE Bettye Anne et LEGGET Anne, éditors, Princeton University Press, 2005, p. 358-361.

HAUNSPERGER Deanna et KENNEDY Stephen, « Coal miner’s daughter », Math Horizons, Mathematical Association of America, avril 2000, p. 571-580.

[ DELON Julie ]

Julie Delon, professeure de mathématiques appliquées à l’université Paris-Descartes, a introduit l'application du transport optimal en traitement d'images ainsi que de nouvelles approches algorithmiques pour la restauration d'images à partir de modèles stochastiques, donnant lieu à d'importantes applications industrielles.

Elle est membre junior de l'IUF depuis 2017.

Julie Delon est lauréate du prix Blaise Pascal 2018, mis en place par la SMAI et décerné par l'Académie des Sciences. Ce prix  récompense un-e chercheur-e, âgé-e au plus de 40 ans, pour un travail remarquable réalisé en France sur la conception et l’analyse mathématique de méthodes numériques déterministes ou stochastiques utiles pour la résolution des équations aux dérivées partielles.

 

[ DUBREIL-JACOTIN Marie-Louise ] 1905, Paris-1972, Paris

Entre les deux guerres mondiales, 242 étudiants soutinrent une thèse de mathématiques en France, et parmi eux, 5 femmes dont Marie-Louise Dubreil Jacotin. Elle fut la première femme mathématicienne à devenir professeur d’Université en France.

Guidée par son père, elle suit des études secondaires au Lycée Jules Ferry. Ce lycée est alors un des rares établissements pour jeunes filles qui, depuis 1914, les préparent au baccalauréat .

Marie-Louise est remarquée par sa professeure de mathématiques, Anna Cartan, sœur d’Élie. Elle obtient le baccalauréat, série mathématiques élémentaires, en 1924, et n’est pas intéressée par l’École normale supérieure pour jeunes filles de Sèvres. Son amie, Denise Coulom, fille du directeur du lycée Chaptal, réussit à l’y faire admettre, en classe préparatoire à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, réservée aux garçons. Reçue seconde au concours d’entrée, elle est rétrogradée en raison de son sexe  à la 21° place, qui lui permet seulement d’obtenir une bourse de licence. Une circulaire de 1912 interdit la rue d’Ulm aux filles !

Ses amitiés, ses démarches, une campagne de presse, et le soutien d’Edouard Herriot, normalien et ministre de l’instruction publique, en 1926, vont rétablir cette injustice, et du coup elle ouvre la voie à d’autres jeunes filles. Marie-Louise peut suivre en parallèle les cours de la faculté des sciences de Paris et les conférences de l’ENS. Elle y retrouve Jean Leray et Claude Chevalley. Nommée professeure agrégée en 1929, elle est intéressée par la mécanique des fluides, et obtient une bourse pour partir étudier à Oslo. De retour à Paris, elle épouse Paul Dubreil, alors boursier de la fondation Rockfeller, destinée à lui permettre de rencontrer les plus hauts centres de mathématiques européens.  Ensemble les Dubreil vont poursuivre des recherches à Hambourg, Francfort, Rome, Göttingen. Marie-Louise y rencontre Emmy Noether qui sera pour elle une sorte de modèle.

Remarquée par Tullio Levi-Civita, elle commence une thèse en mécanique des fluides, qu’elle soutiendra en 1934. Mais ses recherches désormais se situeront essentiellement en algèbre et théorie des nombres. 1936 est l’année de naissance de sa fille Edith, à Nancy, où Paul a obtenu un poste. On aurait pu imaginer que Marie-Louise puisse aussi y exercer, mais l‘université peine à reconnaître les travaux d’une femme, qui plus est épouse d’un collègue. Elle devra accepter un poste d’assistante, d’abord à Rennes, puis Lyon, de 1939 à 1941, puis Rennes à nouveau. En 1943 elle est enfin nommée professeure titulaire de la chaire de calcul différentiel et intégral à l’Université de Poitiers. Entre Lyon, Rennes, Poitiers, Nancy, qui plus est dans la France occupée, la vie familiale n’est pas simple. La petite Edith est élevée à Paris et Marie-Louise semble en accepter les difficultés et les risques, avec calme, comme prix du travail qui la passionne.

A Poitiers, elle a réunit autour d’elle une équipe d’algébristes, et, nommée directrice de recherche au CNRS en 1954-1955, elle obtient enfin un poste un poste à la faculté des sciences de Paris, où Paul exerce depuis 1946.

En collaboration avec son mari, ou avec Robert Croisot ou Léonce Lesieur, elle publiera de nombreux ouvrages sur l’étude des semi-groupes et structures algébriques.

Victime d’un accident de la circulation en 1972, elle décède cinq semaines plus tard d’un infarctus.

Jean Leray décrira sa détermination et soulignera qu'elle fut une pionnière, non par choix, mais par nécessité.

 

Indications bibliographiques :

DUBREIL Paul et  DUBREIL-JACOTIN Marie-Louise, Leçons d'algèbre moderne, Paris, Dunod, 1964, 2e éd.

 DUBREIL-JACOTIN Marie-Louise, LESIEUR Léonce et CROISOT Robert, Leçons sur la théorie des treillis des structures algébriques ordonnées et des treillis géométriques, Paris, Gauthier-Villars, 1953

DUBREIL-JACOTIN, Marie-Louise « Figures de mathématiciennes », in Les Grands courants de la pensée mathématique, Cahiers du Sud, 1948, Rivages, reéd. 1986.

LERAY Jean, « Marie-Louise Dubreil : 7 juillet 1905 - 19 octobre 1972 », Annuaire des Anciens Élèves de l'École Normale Supérieure (1972).